La chute avant… le plus souvent désignée par « mae ukemi » en judo sportif et en aïkido (en tout cas dans les dojo que je fréquente), plus rarement « mae mawari ukemi » quand on veut préciser qu’il s’agit de la chute avant roulée, par opposition à la chute avant plaquée (quasiment absente de l’enseignement en judo sportif), ou encore, dans d’autres arts martiaux, « zenpo kaiten ukemi« …
Au cours de ma pratique, j’ai rencontré cette fameuse chute avant sous plusieurs formes :
- Quand j’ai commencé le judo, il y a très longtemps, on m’a appris que la réception de la chute se faisait avec les genoux fléchis, en demi-station à genoux : pour une chute « à droite », c’est-à-dire démarrée avec le pied droit vers l’avant et en effectuant le brise-chute de la main gauche, la réception se fait sur le genou gauche et le pied droit…
- Quelques mois ou quelques années plus tard (je ne m’en souviens plus, c’était il y a trop longtemps), il fallait absolument que la réception se fasse avec les jambes « tendues », les pieds tournés vers le côté gauche pour une chute à droite…
- Bien des années plus tard, lorsque j’ai commencé l’aïkido, il fallait à nouveau se réceptionner en station semi-agenouillée! Position que l’on voit également souvent dans les vidéos et démonstrations de diverses écoles de jujutsu…
Ajoutons à ça quelques détails relatifs au haut du corps :
- En judo sportif, en tout cas dans ma fédération et dans les formations pour les futurs moniteurs, la chute doit se faire sur un bras raidi sinon tendu, en roulant depuis la pointe du petit doigt jusqu’en haut du bras, de façon à préserver l’épaule de tout impact avec le sol…
- En aïkido, par contre, on nous explique lors des formations pour les futurs moniteurs, que la chute doit être faite de telle sorte que ce soit directement l’omoplate qui vienne en contact avec le sol, et que l’on roule sur le dos arrondi de cette omoplate à la hanche opposée!

Alors… qui a raison? C’est à y perdre son latin, ou plutôt son japonais, non?
Et si tout le monde avait raison, en fonction du contexte dans lequel cette fameuse chute est réalisée?
Voyons les choses sous un autre angle… Quand uke effectue-t-il une chute avant? Je vois déjà deux situations dans lesquelles uke va chuter:
- Quand tori projette uke et que celui-ci n’a donc d’autre choix que de se réceptionner au moyen d’une technique adaptée lui permettant de limiter les dégâts.
- Quand uke se trouve en mauvaise posture, par exemple parce qu’il est menacé par tori qui tente de lui porter un atemi ou éventuellement de le frapper avec une arme (par exemple un tanto, un jo ou un katana/bokken), ou encore parce qu’il sent qu’il va se faire prendre dans un contrôle… Uke choisit alors de chuter et il s’agit là d’une option de combat, au même titre qu’effectuer une parade, un blocage ou une esquive…
La première situation est celle qui est rencontrée le plus souvent en judo sportif: uke n’a pas envie de tomber car cela reviendrait à concéder un avantage, voire la victoire, à son opposant. Cela peut également être le cas par exemple en aïkido, mais la chute se fera alors plus rarement vers l’avant; il s’agira le plus souvent d’une projection vers l’arrière, comme sur un irime nage par exemple… encore que, sur un kaiten nage, même si la chute « forcée » a une composante latérale indéniable, elle se rapproche plutôt bien des chutes subies dans la plupart des projections vers l’avant du judo (comme sur un tai otoshi par exemple).
En corollaire, la deuxième situation (uke choisit de chuter) ne se rencontre quasiment jamais en judo sportif, pour les mêmes raisons : uke ne tient pas à concéder d’avantage ou la victoire à son opposant, les règles d’arbitrage ne faisant pas la distinction entre les chutes « volontaires » et les chutes « subies »… On pourrait à ce propos éventuellement se pencher sur le cas des techniques de sutemi, qu’elles soient effectuées en attaque directe ou comme contre-attaque, mais cela nous éloignerait de notre sujet! Revenons-en à nos chutes « choisies »: elles sont évidemment beaucoup plus courantes dans une pratique s’approchant de la self-défense. Si l’on s’en tient au judo, on en trouve plusieurs exemples:
- Dans le Kodokan goshin jutsu et dans le Kazuo Ito goshin jutsu (pour ne citer que ces deux-là), uke « choisit » de chuter lorsque tori lui applique la technique de luxation kote gaeshi: il ne s’agit pas d’une projection « mécanique » comme peut l’être un seoi nage par exemple, mais uke a le choix entre faire une chute avant pour sortir de la clé, ou laisser son poignet aux objets trouvés… c’est un choix un peu contraint, mais il s’agit quand même bien d’une option de combat…
- Dans le Kazuo Ito goshin jutsu, lorsque uke chute dans la technique kakae kakatetori, c’est parce que tori tente de l’emmener au sol, pour le contrôler, au moyen d’une technique qui ressemble furieusement à la technique d’aïkido « ikkyo ura » (sauf si tori est construit comme un arbre et qu’il lance uke sans lui laisser choix)…
- Un exemple « a contrario »: ne dit-on pas que lorsqu’on effectue la technique de luxation ude hishigi waki gatame en tachi waza, il faut s’arranger pour que le bras de uke soit au-dessus de la ligne d’épaules pour éviter que celui-ci ne puisse se dégager en chutant vers l’avant?
« Bon d’accord, mais après, qu’est-ce que tout ça nous dit par rapport à la façon ‘correcte’ d’effectuer une chute avant? »
Bonne question, Gaston!
Revenons-en à notre chute « subie » mais, avant ça, posons une autre question (et oui, encore une!): « Quelles sont les chutes effectuées suite à une projection en judo? »
Réponse: dans l’immense majorité des cas, il s’agit d’une chute latérale! Je ne sais pas si c’est 80, 90 ou 95 %, mais c’est presque toujours le cas… « Mais non, Edmond! » allez-vous me répondre… Alors, d’abord, je ne m’appelle pas Edmond, et ensuite, analysons tout ça:































- Projections « vers l’arrière »:
- O soto gari, o soto guruma et o soto otoshi: si la technique est bien exécutée, avec un déséquilibre correct et une préparation adéquate, uke est censé tomber sur son côté droit si la technique est effectuée à droite; il ne tombera sur le dos en chute arrière que s’il y a un manque de contrôle de la part de tori lors des phases kuzushi/tsukuri…
- Tani otoshi et sa variante waki otoshi: c’est l’une des rares chutes arrière « attestées »… on peut voir par exemple dans la vidéo IJF/Kodokan relative à tani otoshi que, en contre (kaeshi waza), uke tombe plat-dos… On constatera néanmoins sur la même vidéo que, si tori ne contrôle pas de façon très étroite le haut du corps, uke peut choisir (tiens donc) de se tourner pour réaliser une chute avant.
- Dans la technique sukui nage, que ce soit en attaque directe ou en kaeshi waza, uke tombe sur le côté…
- Projections « vers l’avant »:
Dans la plupart des projections « vers l’avant », uke pivote principalement autour d’un axe aligné sur la colonne vertébrale et effectue donc une chute latérale plutôt qu’une chute avant, qui implique une rotation du corps autour d’un axe parallèle à la ligne des épaules (ou à la ligne des hanches)… Dit autrement, il faut que le bassin passe au-dessus de la tête à un moment de la chute pour qu’on puisse parler d’une chute avant…- Un exemple parlant est tai otoshi. On peut voir ci-contre sur le découpage de la vidéo qu’à aucun moment, le bassin de uke ne passe au-dessus de sa tête…
- Autre cas représentatif, hiza guruma: à moins d’avoir un uke qui saute comme un cascadeur, son bassin ne passe pas au-dessus de la tête et l’axe de rotation de uke est sa colonne vertébrale; il s’agit donc encore ici d’une chute latérale…
L’objet de cet article n’étant pas de passer en revue toutes les techniques de projection du judo dans toutes leurs formes possibles, venons-en à quelques exemples de chute avant subies en judo: il s’agit presque exclusivement des techniques de sacrifice vers l’avant (ou plutôt « dans l’axe »), les ma sutemi waza, dont quelques exemples sont donnés dans le quatrième groupe du nage no kata: dans chacune des trois techniques de ce groupe (tomoe nage, ura nage et sumi gaeshi), uke effectue une chute avant, son bassin passant clairement par-dessus sa tête lors de la projection. Notons cependant que ura nage, par exemple, implique une chute latérale (vers l’arrière mais latérale quand même) lorsque la technique est réalisée en kaeshi waza sur un mouvement avant! Remarquons également que certains sutemi, classés dans les yoko sutemi waza, impliquent néanmoins une chute avant de la part de uke. C’est par exemple le cas de yoko guruma et de uki waza (pour rester dans le nage no kata)…
Autre cas dans lequel uke va subir une chute avant: sur certaines formes de seoi nage par exemple, dans lesquelles tori descend vraiment bas sous le centre de gravité de uke avant de se relever pour le projeter en le faisant passer au-dessus de lui (NB dans l’exemple cité ici, tori passe par la position à genoux mais, comme il se relève pour projeter uke, il s’agit bien de seoi nage et pas de seoi otoshi). Dans ce cas, uke verra son bassin passer au-dessus de sa tête et cette chute peut être classée dans les chutes avant…
Par contre, si l’on se réfère, encore une fois, aux vidéos du Kodokan, qu’il s’agisse de seoi nage ou d’ippon seoi nage, on voit que uke effectue plutôt une chute latérale, tori projetant avec une rotation significative du haut du corps, faisant que le bassin de uke ne passe pas au-dessus de sa tête (même si c’est parfois très ténu)…
Bon, maintenant que nous avons pu mettre en évidence quelques cas où la chute subie par uke est une chute avant, revenons-en à nos moutons, euh… à notre question! Quelle est la « bonne » façon de faire une chute avant? Jambes tendues? jambes fléchies? En roulant sur le bras? Directement sur l’omoplate? Et bien je vais vous étonner en vous donnant mon avis… Ça dépend!!! 😅
Et ça dépend de quoi, donc?
Plusieurs paramètres me semblent devoir être pris en compte:
- La vitesse « horizontale »:
Quand uke fait sa chute, la composante horizontale de la vitesse est-elle grande? Dit autrement, entre l’endroit où uke a débuté sa chute et celui où il se réceptionne, la distance est-elle importante? - La vitesse « verticale » (vitesse d’impact):
Ce paramètre est intimement lié avec le fait que la chute soit choisie par uke ou imposée par tori: dans le premier cas, la vitesse d’impact sera généralement plus faible que dans le second, dans lequel tori va vraisemblablement « plaquer » uke au sol… - Chute subie ou choisie?
En lien avec le paramètre précédent. Si uke choisit de chuter, il va en général essayer de se relever le plus rapidement possible pour quitter cette position peu favorable en termes de rapport de forces…
Et donc, il semble que les combinaisons suivantes sont judicieuses:
- Jambes tendues ou fléchies?
Commençons par noter que quand on dit « jambes tendues », c’est assez relatif: il ne s’agit pas d’avoir les jambes en hyperextension avec les genoux verrouillés; ceux-ci sont de toute façon légèrement fléchis (comme ils devraient en principe toujours l’être lors de la pratique des arts martiaux)!- En cas de chute subie, avec une forte vitesse d’impact (comme dans le seoi nage de l’exemple ci-dessus), et/ou avec une forte vitesse horizontale (par exemple dans le tomoe nage du nage no kata), uke aura intérêt à avoir les jambes relativement tendues et à éviter d’avoir les genoux fléchis:
- Le fait d’avoir les jambes étendues permet d’augmenter la surface d’impact et donc de limiter l’énergie à évacuer par unité de surface en contact avec le sol.
- Le fait de ne pas avoir les genoux fléchis permet d’éviter un impact important du genou « arrière » sur le sol: si ce genou est en arrière à la fin de la chute, il touche le sol en en même temps que le pied « avant », et un tel impact pourrait s’avérer destructeur, si pas dans l’immédiat, du moins à la longue.
- Dans ce cas toutefois, pour éviter un impact destructeur des talons avec le sol, uke veillera à bien tourner les pieds vers le côté où il va faire son brise-chute…
- En cas de chute choisie, le but de uke sera probablement de se relever le plus rapidement possible.
Dans ce cas, si sa vitesse horizontale est significative (comme, dans l’exemple ci-dessus, quand uke choisit de faire mae ukemi sur un tani otoshi avec peu de contrôle du haut du corps ou, dans le Kazuo Ito goshin jutsu, en fonction du moment où uke déclenche sa chute sur kakae kakatetori), uke aura intérêt à garder les jambes étendues de façon à pouvoir se redresser rapidement (un peu comme un sauteur à la perche) plutôt que de revenir genoux fléchis: dans ce cas, outre le risque de se blesser à cause de l’impact du genou au sol, uke risque d’être déséquilibré vers l’avant du fait de sa vitesse…
Si par contre sa vitesse est horizontale est faible (comme par exemple dans les kote gaeshi du Kodokan goshin jutsu et du Kazuo Ito goshin jutsu) ou, dans le cas de l’aïkido, suite à une chute sur juji nage, uke aurait plutôt intérêt à se réceptionner genoux fléchis de façon à pouvoir se relever le plus rapidement possible… on peut dès lors se demander ce qu’il se passerait dans les deux kote gaeshi cités juste avant si, au lieu d’avoir les jambes étendues, uke se réceptionnait genoux fléchis 😋
- En cas de chute subie, avec une forte vitesse d’impact (comme dans le seoi nage de l’exemple ci-dessus), et/ou avec une forte vitesse horizontale (par exemple dans le tomoe nage du nage no kata), uke aura intérêt à avoir les jambes relativement tendues et à éviter d’avoir les genoux fléchis:
- Rouler sur le bras raidi ou présenter l’omoplate directement au sol?
- En cas de chute avec une vitesse horizontale significative, le fait de rouler sur le bras raidi permet déjà, dans une certaine mesure, d’amortir la chute. Cela permet en outre de protéger le haut de l’épaule (clavicule) et la tête. Il convient cependant de placer le bras convenablement, de façon à toucher le sol avec le petit doigt puis de rouler sur le tranchant de la main, le bord cubital de l’avant-bras, le coude et enfin de le bras, ce qui permettra d’éviter un impact direct de l’épaule avec le sol. Il faut aussi éviter d’avoir le bras complètement tendu et de poser la paume de la main au sol, de façon à protéger le poignet et le coude d’un impact trop violent lors de la prise de contact avec le sol. Il faut enfin veiller à avoir le coude suffisamment raidi pour éviter qu’il ne fléchisse lors de la prise de contact de la main avec le sol, ce qui pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour l’épaule…
- En cas de chute avec une très faible vitesse horizontale, il est quasiment impossible de « rouler » du fait de cette absence de déplacement horizontal. Tenter de poser la main au sol peut donc s’avérer délicat, avec un risque non négligeable d’avoir le cou en extension. Il vaut donc mieux dans ce cas rentrer la tête le plus possible et présenter directement l’arrière de l’omoplate au sol en arrondissant le dos, de façon à quand même pouvoir un peu rouler sur celui-ci.





